souvenirs - 1 -
Les Noëls de mon enfance étaient évidement, plus simples que ceux de maintenant. Depuis déjà longtemps, même du temps où on était encore dans le commerce de bijouterie, et que c’était une de nos meilleures journées de l’année, cet aspect commercial qui s’est encore amplifié, m’agaçait. Surtout le côté grosse bouffe du réveillon pour des gens qui ne sont pas croyants et qui tiennent quand même à fêter ça.
Noël c’était d’abord la confection de la crèche, probablement une quinzaine de jours avant Noël. Maman importait dans la cuisine, une table rectangulaire aux pieds cannelés qui avait fait partie du mobilier de leur chambre et qui était maintenant dans la pièce d’à coté. Elle posait dessus et pour cacher les pieds, du papier rocher que nous avions été acheter au « Bazard Ste Thérèse ». Avec une autre feuille elle façonnait une grotte qui était retenue aux mur et cloison par des punaises. Plus tard lorsque Claude sera apprenti menuisier, il fabriquera une crèche en bois avec un toit à deux pentes recouvert de paille et à l’intérieur un râtelier à foin pour le boeuf et l’âne.
A partir de là, je participais, on laissait un sentier au milieu de la table et mettait de la mousse sèche de chaque côté puis je sortais les personnages d’un boite en carton. L’âne et le boeuf au fond de la crèche, Marie et Joseph de chaque côté d’un espace vide, puis les berger échelonnés le long du sentier, les moutons sur la mousse, un ravi, une fermière et ses poulets qui a été achetée de mon temps. Le reste des personnages étaient tous de la même facture un peu usagés et dataient très certainement de l’enfance de Jacques. Il y avait aussi un petit miroir rond qui faisait étang et un canard qui barbotait dessus. On ne ferait apparaître les rois mages et les chameaux qu’au début janvier en commençant par le fond de la table et tous les soirs on avait le droit de les faire avancer vers la crèche. Pour terminer, on plaçait les anges de porcelaine en équilibre sur la grotte, l’étoile brillante au sommet. Un autre ange debout et jouant du violon a été acheté, ainsi qu’un serviteur noir pour les rois mages. Et pour parfaire le tout deux petits bougeoir garni d’une bougie bleue pour Claude et rose pour moi, qui étaient allumées le soir le temps que nous fassions notre prière.
Noël, c’était avant tout la messe de minuit et c’était toute une affaire de se préparer et de rester éveillé jusqu’au départ. On mangeait le souper normalement, puis Claude et moi on passait à la toilette avant de mettre les habits du dimanche, jupe pour la fille, culottes courtes pour le garçon, grosses chaussettes de laine et pull à col roulé tricotés maison. Lorsque j’ai été assez grande pour le faire c’est moi qui cirai les sabots, galoches et chaussures. Ceux qu’on mettait et ceux qui restaient dans la cheminée. Je préférais mettre des sabots, ça isolait mieux du froid des dalles de l’église.
Nous partions pour l’église vers 22h, il me semble que la messe commençait à dix heures et demie pour culminer à minuit avec l’arrivée du petit jésus sur son brancard paillé porté par des angelots, tandis que Pierre Person entonnait le « minuit chrétiens ». Il résonne encore dans ma tête ainsi que « les anges dans nos campagnes ». L’église étaient pleine, à l’époque bien sur elle n‘était pas chauffée sinon par la chaleur humaine. Une seule image de ces fidèles assemblés surnage, celle de la fille du maire de l’époque, Jeanne Séîté en manteau de fourrure. Ça devait être la première fois que j’en voyais et je me suis retournée plusieurs fois pour la regarder.
Alors que nous étions arrivés au croissant (kroaz hent), maman se rappelait qu’elle avait oublié quelque chose et repartait vers la maison afin de déposer les cadeaux que nous trouverions dans nos sabots en rentrant.
En fait, dans la cheminée il n’y avait que les sabots des enfants. Il n’était pas encore vraiment question du père Noël, c’était le petit jésus qui faisait les cadeaux. Les premiers dont je me rappelle étaient une grosse orange et un saint Nicolas en sucre translucide. Après il y a eu des livres, couplés à un cadeau utile : plumier, porte-plume, cartable. Les derniers ont été les cartables ; maman avait oublié ou eu la flemme de remonter jusqu’à la maison pour les déposer dans la cheminée et en rentrant elle a été les chercher dans le « trou » (débarras sous l’escalier) et nous a dit : « vous êtes assez grands maintenant pour savoir ». En réalité Claude avait déjà vendu la mèche, il avait déniché les cartables, me les avait montrés et expliqué que c’était les parents qui achetaient les cadeaux. Peut-être le savais-je, en tous cas ça ne m’a pas traumatisée. Je ne me rappelle pas mon âge exact, 6 ou7 ans, mais Claude avait trois ans de plus, il devait savoir depuis longtemps et tenir sa langue. Il a eu le droit à un large cartable noir et brillant et moi à un cartable en cuir fauve avec deux sacoches qui a été très solide car je l’ai utilisé jusqu’en troisième.
En rentrant de la messe, vers minuit et demie ou une heure du matin, un petit casse-croûte et une boisson chaude s’imposait, grog ou chocolat avec brioche ou pain beurre et vite au lit avec chacun sa bouillotte en grés emballée dans un vieux bas de laine. Le repas de fête c’était pour le lendemain midi. Curieusement, je ne me rappelle aucun menu ni dessert, alors que ceux de Pâques surnagent.
Dans mon souvenir papa est toujours présent lors de ces fêtes de Noël. Je ne suis pas sure que cela ait toujours été le cas, car fin septembre il partait, avec beaucoup d’autres « war ar sukr » faire la saison des betteraves sucrières du côté de Pithiviers. En général, ils rentraient avant Noël, la malle chargée de quelques sacs en toile remplis d’un sucre de gros cristaux un peu roux, un peu gris mais qui faisait notre bonheur. Quelques cadeaux pour les enfants aussi. Je me souviens entre autres d’un stylo à bille, gros comme un stylo à encre, le corps bleu pétrole et le capuchon doré. Je devais avoir 9/10 ans. Quelle sensation à l’école ! Un stylo à bille, personne n’en avait jamais vu et il fallu lui laisser faire le tour de la classe. Il n’a pas fait de très vieux os, beaucoup trop de filles voulaient me l’emprunter et finalement c’est Marie-Thérèse Cras qui en est venu à bout en appuyant sur la bille de toutes ses forces jusqu’à ce qu’elle s’enfonce. Je l’ai quand même gardé très longtemps dans mes affaires.
Une année à l’école, pour préparer Noël les soeurs avaient distribué a chacune de nous un petit carré de papier coloré sur lequel était imprimé en contour pointillé un petit jésus. A chaque bonne action que l’on faisait, chaque effort pour devenir meilleure, il fallait faire un trou avec une épingle ou mieux avec l’instrument de piquage. La première à ramener son sujet découpé était grandement félicitée. Evidemment il y avait de la triche, certaines petites saintes avaient terminées au bout de huit jours. Ce n’était pas mon cas, je n’étais pas très forte pour me juger avec indulgence. Je ne me souviens pas que les élèves participaient à l’élaboration de la crèche dans la chapelle de l’école qui se trouvait à l’étage, mais nous avions le droit d’aller la voir.
Une autre crèche à visiter était celle de la chapelle des capucins. Elle était plus petite que celle de l’église mais aussi mieux éclairée par la lumière du jour. La chapelle était petite et bâtie de moins d’un siècle, accotée au monastère et prenant le jour à l’est par trois grandes baies en ogive.
A la sortie de l’école, avec quelques copines, nous allions muser autour des crèches. Celle de l’église était revue le dimanche après la messe et il y avait un petit sou à mettre dans l’escarcelle de l’ange qui du coup hochait la tête en remerciement.